L'histoire de la production de La Naissance d'un tueur (2004)

Première partie : les origines

De 2003 à 2005, j'ai étudié au Collège François-Xavier-Garneau dans le programme d'Arts et lettres : profil cinéma. Ce programme offre une formation très générale sur les aspects techniques et analytiques du septième art et beaucoup de ceux qui y entrent ne savent pas ce qu'ils vont faire suite à ces deux années. Quand j'y étais (le programme a changé depuis), le programme offrait un seul cours technique aux étudiants de première année, ce que plusieurs (dont moi) jugeaient largement insuffisant. Le cours en question ne permettait même pas de faire des films. Il était constitué de petits exercices pendant lesquels nous apprenions les bases de la technique : comment cadrer, comment manipuler une perche, comment créer un éclairages en trois points, etc.

         Pour cette raison, j'ai rapidement pris la décision de me lancer dans un projet qui m'a permis de prendre de l'avance sur les cours de deuxième année. Certains me trouvaient un peu fou de tenter la réalisation d'un projet d'environ 20 minutes alors que les cours de deuxième année permettaient de travailler sur des films de deux minutes et sept minutes respectivement. J'ai écrit trois versions de La Naissance d'un tueur. Dans les deux premières, le personnage de l'inspecteur adjoint n'existait même pas. Il a été créé à cause de la nécessité de regrouper en un seul personnage plusieurs policiers qui faisaient de courtes apparitions un peu partout dans le film. 

         À cette époque, j'ai eu la très grande chance d'avoir Gilles Pellerin comme professeur dans un cours de littérature obligatoire à l'intérieur des programmes d'arts et lettres. Même si sur le coup, il ne s'en est probablement pas rendu compte, il a tout de même été le point tournant qui a définitivement lancé la production à partir du moment où il a dit oui.

         Quand le temps est arrivé de monter une équipe technique pour le projet, je me suis tourné vers des étudiants qui partageaient ma déception de ne pas faire des films en première année. Il faut dire que j'avais un argument très convainquant : Gilles Pellerin pour incarner mon personnage principal ! En tant que professeur, Gilles a probablement marqué (de façon positive bien sûr) la grande majorité de ses étudiants par son style d'enseignement très particulier. En fait, tous ceux qui accepté de participer à ce projet l'ont fait en partie à cause du fait qu'ils désiraient travailler avec lui.

 

Deuxième partie : la pré-production

L'objectif derrière La Naissance d'un tueur n'était pas très prétentieux malgré la longueur du film. Nous nous lancions tous dans une première expérience de tournage sérieuse et pour ma part, je voulais simplement avoir la preuve que j'étais capable de faire une chose que je pourrais qualifier comme étant ressemblante à un film.

         Le tournage était planifié pour les deux dernières fins de semaines du mois d'août avant la rentrée scolaire de deuxième année. Nous avions prévu tourner deux jours au cégep dans des locaux du département de lettres, puis deux autres journées en extérieur à l'Île d'Orléans chez Félix, un des techniciens.

         Avant d'en arriver là, j'ai rencontré plusieurs fois les techniciens et les comédiens séparément. Le travail de préparation technique a été collectif dans la mesure ou plusieurs décisions ont été prises en groupe, notamment pour ce qui est du plan séquence tourné du point de vue du cadavre calciné qui était une suggestion de Charles, le preneur de son. Avant de commencer à tourner, je n'ai pas vu le terrain de la maison de Félix, donc je n'ai pas été en mesure de planifier un découpage technique précis. C'est donc avec quelques idées visuelles en tête, mais rien de définit, que je me suis lancé dans le tournage. Je travaille encore de la même façon aujourd'hui parce que ça permet une forme d'improvisation de plateau qui devient toujours inévitable mais bénéfique.

         Pour ce qui est des comédiens, la tâche a été plus ardue que je ne le pensais. J'ai rencontré Gilles et Jeff cinq ou six fois avant le début du tournage parce que pour quelqu'un comme Gilles, qui en était à sa première participation à une fiction de genre, apprendre un texte aussi dense n'a pas été facile. Il l'a dit lui-même qu'il ne le referait pas, même s'il a trouvé l'expérience très intéressante. Gilles est aussi quelqu'un de très gestuel dans la vie, ce qui n'est pas toujours pratique lorsque le temps vient de placer une caméra vers lui. Je me souviens très bien, pendant les premiers essais avec ma petite VHS-Compact, lui avoir demandé à plusieurs reprises de contrôler ses gestes pour ne pas cacher son visage.

 

Troisième partie : le tournage

Le tournage a été marqué par de nombreux rebondissements du début à la fin. La première journée, une surprise de taille nous attendait au cégep lorsque nous nous sommes faits refuser l'accès à notre propre collège, même en présence d'un professeur, parce que la direction avait oublié d'aviser l'agent de sécurité de notre visite. En quelques minutes, l'horaire complet a été inversé et nous nous sommes dirigés vers l'Île d'Orléans pour tourner les scènes d'extérieur la première fin de semaine au lieu de la deuxième.

         Comme nous n'avions pas prévu tourner les scènes de la scène de crime pour commencer, il a fallu préparer le plateau, ce qui n'a pas été une chose facile et rapide. Il fallait creuser le trou, installer le ruban jaune du périmètre de la scène de crime et regarder les différentes possibilités de plans, puisque c'était la première fois que je venais sur place. J'ai toute suite adoré le terrain de la maison de Félix car il correspondait exactement à ce que j'avais en tête. Le premier plan tourné a été celui pendant lequel l'inspecteur et Martin Boily sortent de la voiture pour se rendre à côté du cadavre. Ce n'était pas la chose la plus simple pour commencer.

         Un inconvénient est rapidement survenu lorsque nous nous sommes aperçu que Suzie Carrier devait apparaître dans un plan, mais que l'actrice qui devait la jouer à l'origine (ma sœur Marie) ne pouvait pas être présente à cause de l'inversion de l'horaire. Camille, la fille de Gilles qui l'accompagnait sur le plateau, a rapidement accepté le rôle, transformant cet imprévu de plateau en une expérience enrichissante et passionnante pour tout le monde, à commencer par son père.

         Le souvenir le plus marquant de ce tournage en extérieur reste pour moi les deux heures pendant lesquelles Anthony est resté assis dans le trou dans une position des plus inconfortables pour tourner le plan du point de vue du cadavre. Pour ce plan, il devait s'occuper de tous les recadrages qui créent l'illusion que l'inspecteur manipule le crâne, même si les comédiens étaient en fait situés à six à huit pieds de la caméra à cause du manque de grand angle de la lentille.

         La semaine suivante, nous avons pu entrer dans notre cégep pour tourner les scènes qui se déroulent au poste de police. Hors, entre temps, j'avais appris que Yoann, le propriétaire de la caméra et co-directeur photo, ne pourrait pas être présent pour la journée du samedi. Nous avons donc passé une bonne partie de cette journée à préparer les décors, éclairages et à faire quelques répétitions de textes avec Gilles et Jeff afin de perdre le moins de temps possible le lendemain.

         Toutes les scènes intérieures ont donc été tournées en une seule journée séparée en deux parties. L'avant-midi était dédié à la salle d'interrogatoire, l'après-midi au bureau de l'inspecteur. Cette journée a été particulièrement éprouvante pour Charles qui était victime du peu de longueur de fil que nous avions pour manipuler sa perche (qui était en fait une pole à rideaux jaune avec un pied de micro fixé au bout).

         De cette journée, je retiens l'excellent travail de direction artistique pour la scène du bureau de l'inspecteur. Ce local, qui est en réalité un local du département de lettres, a été complètement transformé grâce à un faux mur constitué de gros classeurs qui a été érigé pour rapetisser la salle. On peut aussi y apercevoir des dessins d'enfants qui laissent entendre que l'inspecteur est un père de famille, ainsi que divers articles de journaux surlignés sur un babillard.

 

 

Quatrième partie : post-production, représentations publiques, et impressions personnelles

Il n'y a pas beaucoup de choses à dire sur la post-production, si ce n'est que je me suis rapidement rendu compte qu'il n'y avait pas beaucoup de possibilités de variations au montage. Le film avait été tourné avec tellement peu de plans que c'est le film lui-même qui me dictait comment il devait être fait.

         Comme ce processus s'est fait pendant notre retour à l'école en deuxième année de cinéma, la nouvelle de la production de ce film a rapidement fait le tour du département. Nous avons donc organisé une représentation publique au café étudiant du cégep que nous avons rempli à surcapacité avec plus de 75 personnes. D'ailleurs, je ne m'attendais pas vraiment à ce que le bouche-à-oreille soit aussi efficace étant donné le peu de publicité que nous avions. Le soir de cette première, j'étais tellement stressé que je ne me souviendrais pas de beaucoup de choses si ce n'était du court film disponible sur le DVD réalisé par Karl Harrisson. Par contre, je me rappelle très bien qu'en observant la salle, un visage sur deux m'était inconnu.

         Plus tard, au mois de mai 2005, le film a été présenté dans une version écourtée à 20 minutes à la troisième édition du Festival du film étudiant de Québec qui se déroule chaque année au Pavillon Alphonse-Desjardins de l'Université Laval. Le film n'a rien gagné, mais j'ai tout de même été très content qu'il soit présenté tout court, surtout que c'était le soir où la programmation était de meilleure qualité.

         Au-delà des bons commentaires, on a quand même critiqué le fait qu'il manque de mon apport personnel dans le résultat final, ce qui m'a quand même surpris étant donné le peu de prétention des intentions d'origines. Par contre, je me suis rendu compte beaucoup plus tard que ma personnalité dans ce film est perceptible au niveau même de la réalisation technique, dans la mesure où je l'ai créé de façon instinctive en suivant le point de vue personnel que je suis forcé de prendre dans ma vie de tous les jours à cause de mon handicap. Voilà pourquoi on y retrouve beaucoup de contre-plongées et quelques mouvements qui rappellent le point de vue d'une chaise roulante, et qui ont même parfois été tournés grâce à ma chaise roulante.

         Pour un film avec lequel je voulais simplement faire la preuve que j'étais capable de réaliser une chose que je pourrais qualifier comme étant ressemblante à un film, je dois avouer que j'ai été dépassé de façon très heureuse par les événements qui l'ont mené à être présenté publiquement deux fois. Il est évident que si c'était à refaire, je ne le tournerais pas de la même façon, mais la production complète de ce film reste pour moi représentative d'une longue période d'apprentissage qui m'a été très utile pour ma deuxième année en cinéma et pour la suite de choses. Voilà pourquoi je garde une très grande satisfaction de cette première réalisation importante, puisque je considère avoir réussi mon objectif de départ, malgré la simplicité de la mise en scène qui s'en dégage.


Photos : tirées de La Naissance d'un tueur, le making-of réalisé par Karl Turpin-Bourque, disponible sur le DVD.

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